Duma Key par Stephen King, extrait et avis

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Duma Key, le résumé :

Duma Key, une île de Floride à la troublante beauté, hantée par des forces mystérieuses.
Elles ont pu faire d’Edgar Freemantle un artiste célèbre, mais s’il ne les anéantit pas très vite, ce sont elles qui auront sa peau !

Dans la lignée dHistoire de Lisey ou de Sac d’os, un King subtilement terrifiant, sur le pouvoir destructeur de l’art et de la création.

Si vous aimez la littérature qui vous crée des frissons et vous tient en haleine, alors on vous invite à découvrir un des meilleurs romans de Stephen King.

"Un nouveau chef-d'oeuvre"

Je m’appelle Edgar Freemantle. Mon entreprise comptait parmi les plus importantes dans le domaine des travaux publics. Au Minnesota, dans mon autre vie. C’est Wireman qui m’a appris ce truc de mon autre vie. Je vous parlerai de Wireman mais, pour l’instant, réglons la question du Minnesota.

N’ergotons pas : par ma réussite, j’étais l’incarnation du rêve américain. Après avoir grimpé tous les échelons de la boite dans laquelle j’avais fait mes débuts, faute d’un barreau plus élevé, j’avais créé ma propre entreprise. Le patron que j’avais quitté s’était moqué de moi, me prédisant la faillite en moins d’un an. Je crois que c’est ce que disent tous les patrons quand un de leurs jeunes cadres dynamiques prend son indépendance et part comme une fusée.

Pour moi, tout avait très bien marché. Lorsque l’économie de Minneapolis-Saint-Paul avait explosé, la Freemantle Company avait prospéré. Lorsqu’elle avait plongé, j’avais adopté profil bas. Mais tout en misant sur mes intuitions, et la plupart de mes intuitions furent bonnes. J’avais cinquante ans à ce moment-là et Pam et moi valions quarante millions de dollars. Mais tout était dans l’entreprise. Nous avions deux filles et, à la fin de notre petit Age d’Or privé, Ilse était étudiante à l’université Brown tandis que Melinda enseignait en France dans le cadre d’un programme d’échanges. Au moment où les choses ont mal tourné, ma femme et moi avions prévu d’aller lui rendre visite.

J’ai eu un accident sur un chantier. Un accident tout bête ; quand un pick-up, même un gros Dodge Ram muni de toutes les alarmes possibles, s’attaque à une grue mobile haute de douze étages, c’est toujours le pick- up qui perd. J’ai eu une fêlure sur le côté droit du crâne. Mais le côté gauche heurta si violemment le montant de la portière qu’il se fractura en trois endroits différents. Ou peut-être cinq. Ma mémoire s’est certes améliorée, mais elle est encore bien loin de ce qu’elle était autrefois.

Les médecins appellent ce qui est arrivé à ma tête blessure par contre-coup, un type de choc qui produit souvent plus de dégâts qu’un coup direct. J’avais les côtes cassées. La hanche droite en miettes. Et si j’ai conservé soixante-dix pour cent de vision de l’œil droit (plus, les bons jours), j’ai perdu mon bras droit.

J’aurais dû perdre la vie, en fait, mais non. J’aurais dû me retrouver handicapé mental à cause des effets secondaires et si je l’ai été au début, c’est fini. Plus ou moins. Le temps que cela passe, ma femme était partie, et pas plus ou moins. Nous avions été mariés vingt-cinq ans, mais vous savez ce qu’on dit : ce genre de conneries, ça arrive. Je suppose que ce n’est pas grave. Ce qui est fait est fait. C’est ainsi et, parfois, c’est même un bien.

Quand je parle de handicap mental, je veux dire qu’au début je ne reconnaissais personne même pas ma femme — et que je ne savais pas ce qui m’était arrivé. Je ne parvenais pas à comprendre pourquoi je souffrais autant. Aujourd’hui, au bout de quatre ans, je suis incapable de me rappeler la nature de cette souffrance. Je sais que je l’ai endurée et qu’elle était atroce, mais c’est une considération plutôt académique. Ce qui n’était pas le cas à l’époque. A l’époque, c’était comme se retrouver en enfer sans savoir pourquoi.

Au début, on a peur de mourir, ensuite on a peur de ne pas mourir. C’est ce que dit Wireman, qui doit savoir de quoi il parle ; il a connu sa propre saison en enfer.

Tout me faisait mal, tout le temps. Une migraine me vrillait le crâne en permanence et, derrière mon front, il était toujours minuit dans la plus grande fabrique d’horloges du monde. Mon œil droit amoché me faisait voir le monde à travers un voile de sang — sans compter que je n’avais qu’une vague idée de ce qu’était le monde. Rien n’avait de nom. Je me souviens d’un jour où Pam se trouvait dans ma chambre — j’étais encore à l’hôpital debout près de mon lit. J’étais enragé au dernier degré à l’idée qu’elle se tenait debout alors qu’il y avait un truc sur lequel s’asseoir juste là, dans le coin.

« Va prendre l’ami, lui dis-je. Assieds-toi sur l’ami.

Qu’est-ce que tu veux dire, Edgar ? me demanda-t-elle.

L’ami, le pote ! criai-je. Ramène ce putain de copain, espèce de pauvre conne ! » Ma tête me tuait et elle se mit à pleurer. Je la détestai de pleurer. Qu’est-ce qu’elle avait à pleurer ? C’était moi qui étais prisonnier dans la cage et qui voyais tout à travers un brouillard rouge. Ce n’était pas elle, le singe derrière les barreaux.

Puis ça me revint. « Amène cette chapain et achiés-toi ! » C’était ce que mon cerveau secoué et embrouillé avait trouvé de plus proche de chaise.

J’étais tout le temps en colère. Il y avait deux infirmières d’un certain âge que j’avais surnommées

Boncoupsec-Un et Boncoupsec-Deux, comme si elles étaient des personnages dans une histoire cochonne du Dr Seuss. Egalement une aide-soignante que j’avais baptisée Pilchl Lozenge — pourquoi ? aucune idée , mais ce surnom avait aussi pour moi une sorte de connotation sexuelle. Quand j’eus repris quelques forces, j’essayai de frapper les gens. Par deux fois, j’ai tenté de donner un coup de couteau à Pam, réussissant à l’atteindre une fois, même si c’était avec une lame en plastique. On avait tout de même dû lui mettre deux points de suture au bras. Il fallut m’attacher à plusieurs reprises.

Voici le souvenir le plus clair qui me soit resté de cette partie de mon autre vie : il fait très chaud, cela fait presque un mois que je suis dans une maison de convalescence de luxe, dont la clim de luxe est en rideau, attaché dans mon lit, tandis que passe un feuilleton à la télé, un millier de cloches sonnent minuit sous mon crâne, la douleur me calcine et me raidit tout le côté droit comme si on y appliquait un fer chaud, des démangeaisons bouffent mon bras manquant, des trépidations agitent les doigts manquants au bout du bras manquant, je n’ai plus droit à une dose d’Oxycontin avant un moment (de quelle longueur le moment, je ne sais pas, car je n’ai aucune notion du temps), et voici qu’une infirmière se profile dans le brouillard rouge, une créature venue voir le singe dans sa cage, et qui dit : « Etes-vous prêt à recevoir la visite de votre femme ? » Et moi je réponds : « Seulement si elle a apporté un pétard pour me descendre. »

Il est inimaginable qu’une telle douleur puisse passer, mais elle passe. Après quoi on vous transbahute chez vous et on la remplace par une autre forme d’angoisse baptisée rééducation physique.

Le rouge commença à s’atténuer dans ma vision. Un psychologue spécialiste d’hypnothérapie m’apprit quelques bons trucs pour gérer les douleurs fantômes et les démangeaisons de mon bras manquant. Il s’appelait Kamen. C’est Kamen qui m’a apporté Reba : l’une des rares choses que j’ai emportées avec moi lorsque je me suis traîné hors de mon autre vie pour entamer celle que j’ai vécue sur Duma Key.

« Ce n’est pas une méthode psychologique orthodoxe pour gérer sa colère », commença par me dire le Dr Kamen, même si cette présentation était peut-être un mensonge visant à la rendre plus séduisante. Il avait ajouté que je devais lui donner un nom et, bien qu’elle ait ressemblé à Lucy Ricard02, je l’ai affublée du prénom d’une tante qui avait la manie de me pincer les doigts, quand j’étais petit, si je ne finissais pas mes carottes. Puis, alors que je l’avais depuis deux jours, j’ai oublié son nom. Seuls des noms de garçon me venaient à l’esprit, me mettant à chaque fois un peu plus en colère : Randall, Russell, Rudolph et jusqu’à la putain de rivière Phoenix.

J’étais déjà à la maison. Pam est entrée à ce moment-là avec mon plateau-repas et elle a dû remarquer l’expression de mon visage car je l’ai vue se raidir dans l’attente de l’explosion. Mais, même si j’avais oublié le nom de la poupée de chiffon pelucheuse rouge anticolère que m’avait donnée le psy, je me souvenais de la manière dont j’étais supposé réagir dans cette situation.

« Pam, j’ai besoin de cinq minutes pour me maitriser. Je peux le faire.

— Tu es sûr que…

— Oui. Et maintenant, vire-moi cet hommasse d’ici et colle-te le où tu veux. Je peux le faire. »

J’ignorais en fait si j’en serais capable, mais c’était ce que je devais dire. Je n’arrivais pas à me rappeler le nom de cette conne de poupée, mais je me rappelais Je peux le faire. C’est la phrase qui a marqué la fin de mon autre vie ; je n’arrêtais pas de dire Je peux le faire alors même que je savais que je ne pouvais pas, que je savais que je déconnais sérieusement, que je déconnais à mort, que j’étais à deux doigts du pétage de plombs complet.

« Je peux le faire », dis-je, et Dieu sait la tête que j’avais car elle a battu en retraite sans un mot, le plateau toujours entre les mains, la tasse tressautant sur la soucoupe.

Une fois seul, je tins la poupée à hauteur de mon visage, scrutant ses yeux bleus idiots tandis que mes pouces s’enfonçaient dans son imbécile de corps mollasson. « C’est quoi ton nom, espèce de salope à face de rat ? » lui criai-je. Pas un instant il ne me vint à l’esprit que Pam m’écoutait par l’interphone de la cuisine — elle et l’infirmière de jour. A vrai dire, même sans l’interphone, elles auraient pu m’entendre à travers la porte.

J’étais en voix, ce jour-là.

Je me mis à secouer la poupée dans tous les sens. Sa tête ballottait et ses cheveux synthétiques style années cinquante tourbillonnaient. Ses deux grands yeux de dessin animé semblaient dire, Hou, le vilain monsieur ! comme Betty dans l’un des Betty Boop qu’on repasse parfois sur le câble.

« C’est quoi ton nom, salope ? C’est quoi ton nom, connasse ? C’est quoi ton nom, pute à deux sous en chiffon ? Dis-moi ton nom ! Dis-moi ton nom ! Dis-moi ton nom ou je te crève les yeux et je te tranche le nez et je t’arrache ton… »

La connexion se fit à ce moment-là, chose qui m’arrive encore, quatre ans plus tard, ici même à Tamazunchale, dans l’État de San Luis Potosi, au Mexique, où se déroule la troisième vie d’Edgar Freemantle.

Pendant un moment, je me retrouvai dans mon pick-up, ma planchette à pince tambourinant contre ma vieille boîte à lunch en acier au pied du siège passager (je n’étais pas nécessairement le seul millionnaire en Amérique à me balader avec une boite à lunch, mais on ne devait pas être tant que ça), mon PowerBook sur le siège en question. Et à la radio une voix de femme s’écriait, pleine d’une ferveur évangélique : « C’était ROUGE ! » Juste trois mots, mais trois mots suffisaient. Une chanson sur une pauvresse qui prostituait sa ravissante fille. Fancy, par Reba McEntire.

« Reba, murmurai-je, serrant la poupée contre moi. Tu es Reba. Reba-Reba-Reba. Je n’oublierai plus jamais. » En fait si, la semaine suivante, mais sans me mettre en colère, cette fois. Non. Je la serrai contre moi

comme une petite chérie, fermai les yeux et me représentai la cabine du pick-up détruit dans l’accident. Je me représentai ma boite à lunch en acier tambourinant contre ma planchette, et la voix de femme montant de nouveau de la radio, exultant de la même ferveur évangélique : « C’était ROUGE ! »

Le Dr Kamen parla d’un progrès décisif. II était excité. Ma femme paraissait nettement moins excitée, et le baiser qu’elle me planta dans la joue était du genre forcé. Je crois qu’elle attendit encore deux mois avant de demander le divorce.

A 61 ans, mister King pète la forme, voilà le diagnostic qu’inspire Duma Key, son dernier roman en date, qui devrait comme les autres s’écouler en VF à environ 130 000 exemplaires (hors édition poche)…
Duma Key n’est pas une machine à angoisses qui fonctionne au rebondissement toutes les deux pages. On piaffe même souvent, un peu décontenancé que King ne semble pas plus pressé que ça d’en découdre, comme s’il tenait à rester au diapason de son héros clopin-clopant. Parfois, c’est limite s’il ne sifflote pas. Et puis soudain, branle-bas de combat. Voir l’acmé, dans la maison de famille des Eastlake, sur la partie vénéneuse de l’île : d’un coup, c’est ambiance morts vivants, maison et méchantes poupées qui s’animent, glagla maximal assuré. On ne comprend pas tout à ce Grand Guignol où domine une perverse Perse, mais quel délice. Stephen King se balade, et nous avec. (Sabrina Champenois – Libération du 23 avril 2009 )

Plus efficace et halluciné que jamais, malgré une dégénérescence rétinienne qui le prive petit à petit de la vue, on le retrouve tel qu’en lui-même avec «Duma Key», un thriller éblouissant aux accents autobiographiques. Au cours d’une visite de chantier, Edgard Freemantle se fait écraser dans son 4×4 par une gigantesque grue. Désincarcéré plus mort que vif de son véhicule, on doit l’amputer de son bras droit. Une moitié de sa hanche est foutue, et son cerveau en a pris un coup. Depuis, il boîte bas, ne trouve plus ses mots…
Mais bientôt les fantômes et autres goules chers au King entrent en scène…

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1 commentaire

  1. Je me suis plongé dans cette histoire avec beaucoup d’intérêt et n’en suis ressortis qu’à la fin : du grand Stephen King à recommander

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